Chapitre 31 : In progress...
3 Décembre 2008La pénombre,
L'obscurité avant la lumière,
La vie, la musique, la célébrité, l'amour, tout fonctionne sur ce principe.
Pour changer, il faut avoir le courage de sortir de l'ombre.
« Joan ! Où est-ce qu'il est ? »
« Ici David ! »
« Ok, tu rentreras en premier. »
« Damien ! Damien ?! »
David fouille du regard les coulisses. Damien n'est pas là ?
« Il est encore en loge. Il a besoin de se concentrer. » Dis-je à David.
« Ok, on a encore un peu de temps. Il rentrera en second. »
Il se retourne vers Marc et moi et jette un coup d'œil à nos vêtements.
Je porte un simple jean un peu troué au niveau des chevilles. Sur mon tee shirt une simple inscription en orange et rouge : Gonna rock you.
Marc porte le même style de jean que le mien mais une chaîne pend de sa poche droite. Sur ses épaules un manteau noir assez léger couvre un tee shirt blanc dont le motif central représente une tête de mort mordant un ver.
« Vous pouviez pas choisir des habits plus ringards non ? On va avoir l'air de quoi ? »
« On va avoir l'air de ce qu'on est, des étudiants qui tentent de jouer de la musique. »
« Marc, tu crois vraiment que les gens vont te prendre au sérieux avec ce tee-shirt ? Ils vont plutôt te balancer des cailloux ».
« Si ça te plait pas, je me casse, ok ? Vous m'avez prévenu au dernier moment. Ah oui ! et c'est qui, qui a choisit cette musique ? On dirait une balade pour jeune fille en fleur. »
« Bon ça suffit fermes-là, si t'es pas content barre toi. »
« Arrêtez les mecs, on va bientôt être appelé »
Alors que Joan prononce ces mots, l'organisateur s'approche de nous :
« Ok, ça va être à vous. N'oubliez pas, pas d'effusion, de cris, de sauts incontrôlés, de… »
« Je pense qu'on a saisi, vous être près … Merde, Damien. »
« Il est où ? »
« Je sais. J'y vais ! »
Je cours dans les escaliers éclairés par la faible lumière d'une ampoule vieillissante et j'atteins la porte de la loge.
« Damien ? T'es là ? On t'attend. »
« Je peux pas ! »
« Quoi ? »
« Je peux pas jouer ! »
« Quoi ? J'entends rien, j'ouvre. »
L'intérieur est à l'image de l'extérieur, vieux, moche, mal éclairé avec tout ce qu'il faut de poussière et d'odeur de renfermé.
Face au miroir, notre batteur et ami broie du noir.
Recroquevillé sur lui-même, Damien me regarde dans le reflet du miroir. Je m'approche de lui et il me dit ces mots :
« Elle est là, Romain. Ce soir elle est là et je ne sais pas si j'aurais le courage de jouer devant elle. »
« De qui tu parles ? De la fille de l'autre fois ? Celle que t'es le seul à avoir vu et qui est sois disant merveilleuse. »
« Elle s'appelle Julie, c'est Richard qui me l'a dit c'est une copine à sa petite amie. »
« Ecoutes Damien, tu sais que c'est important cette représentation. On a bossé comme des tarés avec David, et puis il a fallut vous motiver pour jouer, c'était pas gagné. »
« Je sais, mais là, je peux pas, je suis trop stressé, je vais faire de la merde. »
« C'est toi la merde. »
Un petit rictus s'imprime sur son visage.
« Damien, tu as peur de mal jouer et qu'elle se foute de toi c'est ça ? »
« En gros ouai. »
« Et tu crois que si on arrive sur scène sans batteur on va passer pour quoi ? Toi y compris ? »
« Euh… pour des boulets… ok t'as raison. »
« Allez viens, le public nous attend. »
Nous sortons de l'antre poussiéreux et nous dirigeons vers la scène.
Alors que nous remontons dans les coulisses, nous avons juste le temps d'apercevoir Joan rentrer sur scène.
« Magnez-vous ! Allez Damien ! »
Il se retourne quelques secondes avant de rentrer, fais tourner ses baguettes dans ses mains et prend une grande inspiration.
Je lui fais signe de la tête en direction de la scène. Il entre dans l'arène à son tour.
De l'autre côté, quelques 150 personnes se sont massées près du bois usé et cramoisi de cette vieille salle des fêtes. Parmi elle, une dénommée Julie. Nous n'avons pas le droit à l'erreur ce soir.
« A vous les mecs, je rentre en dernier. »
Je m'approche de la scène et Marc me coupe le passage.
« Rabat lui le caquet à ce type. Je rentre maintenant, attend ici. »
Marc me montre un petit renfoncement entre deux rideaux noirs tendus près de la scène.
Je m'exécute, je pense avoir saisi l'idée.
Alors que Marc entre à son tour sur scène quelques cris se font entendre :
« Qu'est-ce qu'ils foutent ? »
« Il en manque encore combien là ? »
« Allez dépêchez-vous ! »
David apparaît alors, son micro en main.
Son visage enjoué se défait alors qu'il découvre que je ne suis pas présent.
Damien me cherche du regard et me repère dans l'alcôve.
Je lui fais un signe de tête et il commence à frapper ses fûts.
C'est le signal, Joan allume les amplis sur la console près de son synthé.
Marc, met sa main gauche en position prêt à jouer.
David se retourne et fixe les coulisses. Il finit par demander :
« Où est Romain putain ?! »
Je saisis mon médiator Dunlop et ma main droite se met à bouger.
Alors que les premières notes de Hold On retentissent, l'assistance observe le silence.
Je sors alors de derrière les rideaux et apparaît aux yeux de tous, ma main gauche frappant les cordes et la droite les caressant.
Lorsque la plus aigus d'entre elle vibre, Damien reprend le pouvoir et Marc entame les premiers accords.
Joan envoie quelque uns des samples prévus.
David, lui, reste bouche bée. Il semble ébahit, surpris et énervé par ce qui est en train de se passer.
Je m'approche de lui, joue quelques notes à son intention en rythme avec Marc et le fixe un instant.
Il finit par prendre son micro, reprend un visage de circonstance et commence à chanter.
Tout se passe sans accros, Damien est comme prévu, parfait. Malgré le stress il arrive à se maîtriser.
Alors que la musique se fait plus calme je m'approche de lui :
« Tu la vois ? »
« Non je préfère pas, j'espère que ça va bien se passer. »
« Pas de problème, on se marre, tu vois bien. »
Marc me rejoint et nous sommes bientôt chacun d'un côté de la batterie.
« Qu'est-ce qui y'a les mecs ? Vous avez pas l'impression d'abandonner David ? »
Nous avons un petit rire puis je m'approche de Joan.
« Tout va comme tu veux ? Pas d'admiratrice dans le public ? »
« Non pourquoi ? Je devrais ? »
« Laisses tomber je te raconterai. Ah, ça va être à moi. »
Je me rapproche de David et me poste à sa droite. Marc arrive sur la gauche.
La main gauche de mon ami entame une légère descente. Ses mains jouent les quelques notes qui introduisent mon second solo.
Je passe au devant de la scène et ouvre une seconde fois la porte des aigus de ma vieille Washburn.
David nous jette des regards foudroyants. Marc me sourit et recule de quelques pas.
Je l'imite et notre chanteur reprend son rôle.
« Je pense que tu l'as énervé. »
« Et toi alors ? »
Joan est obligé de chanter en chœur dans cette chanson. Nous l'observons.
« Tu crois qu'il fera l'affaire ? »
« Il a une voix aigue, il pourra remplacer ou accompagner David si on en a besoin. »
« Ouai peut-être, mais côté piano est-ce qu'il gère ? »
« Je pense que ça ira. »
Damien stoppe sa charge sur les fûts et cymbales.
J'arrête net ma main droite et Marc en fait de même.
Joan tapote quelques secondes sur le synthé et des borborygmes en sortes.
« Près ? »
« Bien sur »
Quelques secondes de répits s'écoulent puis nous reprenons en chœur Marc et moi.
« On va s'amuser. »
Un jeu de questions/réponses commence alors entre lui et moi.
Je joue trois notes, il joue les trois mêmes.
A trois graves, répondent trois graves, trois aigus répondent à trois aigus…
Après 15 secondes de jeux ininterrompus je fais signe à Damien.
Nous nous rapprochons du devant de la scène. Deux micros nous attendent.
Alors que nous reprenons la musique, David pousse un cri imprévu mais que je trouve sur le coup de très bon ton. Sans doute cherche t-il à rassembler de nouveau l'attention sur lui.
Je me retourne vers Damien et lui fait un clin d'œil. J'ai repéré sa Julie.
Il nous a menti, elle est très jolie et malgré ce qu'il pense elle semble l'avoir remarqué lui aussi.
Je laisse mon micro et rejoins Marc.
« T'as vu la fille au premier rang ? C'est pour Damien qu'elle est là. »
« C'est vrai ? Ok je sais ce qu'on va faire. »
« Un finish sur la batterie ? »
« Ouai c'est partie. »
Nous nous approchons de la grosse caisse. Chacun d'un côté.
« Maintenant ! »
Le solo débute et tous les deux nous jouons du mieux que nous pouvons, essayant de ne pas ternir l'interprétation de l'autre. Nos doigts rendus moins agiles par quelques minutes de courses ininterrompus commencent à fatiguer.
Nous trouvons malgré tout la force de faire honneur à notre batteur et nous finissons par jouer à genou devant lui, dos au public.
David ne voit pas la scène mais, à coup sur il nous aurait tué sur place s'il avait pu.
Des clameurs retentissent.
Je me lève et reprend le solo de départ alors que Marc étouffe ses cordes.
La voix de David décroît et le synthé de Joan se tait.
Il ne reste que mon onde sonore dans toutes les oreilles.
Mes doigts finissent d'achever les dernières notes de ma musique pour jeunes filles.
Je décide d'en rajouter un peu et reprend de nouveau le solo. Personne ne semble s'en être rendu compte.
Marc se retourne vers le public, Joan sort de sa cachette et s'approche également. Damien descend timidement de son perchoir et vient rejoindre les autres.
Les quatre sont faces à moi. Comme prévu, ma Washburn aura le dernier mot.
Je me place à droite de Joan, lui-même à droite de David.
Je ne regarde pas les gens face à moi. Sans oser l'avouer aux autres, j'ai sûrement plus le traque qu'eux.
Je vois la fin approcher. Mon bras atteint le niveau de ma poitrine, la pointe du médiator contre moi. Ma main gauche prépare le dernier souffle électrique de la soirée.
Ma main droite s'abat sur les cordes…
Je n'entends plus qu'un seul son. C'est un cri, un cri immense : « Une autre !! »
Die Useful - Chapitre 31 - Copyright ALBERGE Romain 2007-2009

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